Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 octobre 2014 3 29 /10 /octobre /2014 11:40
Bande de filles

Céline Sciamma arrive avec son nouveau film, qui continue dans la lignée de ses précédents travaux, à savoir des représentations naturalistes et consistantes de la jeunesse. Avec un ressentit typiquement féminin des situations, qui rendent ses travaux d’autan plus intéressants et précieux. Ici, elle s’intéresse plus particulièrement au statut de la femme, et à ses façons de s’émanciper. Dans le cadre des cités parisiennes.

L’histoire : Marianne a deux sœurs et un grand frère. Sa mère travaille comme femme de ménage, les confiant les responsabilités de la famille. Alors qu’à l’école, elle est orientée dans une voie sans issue, elle se lie d’amitié avec un groupe de trois autres filles.

Bande de filles

Bande de filles est enthousiasmant de par la vie émanant de ses protagonistes. C’était le cas dans Naissance des pieuvres et Tomboy, et tout le casting respire la fraîcheur. Sans nous surprendre vraiment, Céline Sciamma reprenant les codes qui ont fait l’efficacité de ses précédents travaux (exemple type, la séquence chantée sur Diamonds de Rihana un brin clippesque pour montrer le pétillement des personnages et forcer l’empathie). Mais ce n’est pas là qu’est l’intérêt de Bandes de filles. C’est clairement dans les codes sociaux qu’il illustre. Bande de filles, c’est un film dans la lignée de Klip, en moins trash, mais tout aussi révélateur des tendances comportementales de la jeunesse. Mais Bande de filles va plus loin et montre même un enracinement chez les adultes, et nuance davantage des éléments qui apparaissaient déjà dans Naissance des pieuvres. J’avais déjà relevé la constante connotation menaçante des mâles dans la filmo de Sciamma (plus nuancée dans tomboy, mais toujours présente), et regretté qu’elle n’ait pas été davantage plus nuancée. Ici, elle est constamment étalée, à chaque instant. Rarement le genre masculin en aura pris autant dans la gueule. Avec, pour le plus grand bonheur de l’amateur en sociologie, les mécanismes sociaux qui sont responsables des tensions. Pris sous cet angle, les deux heures du film de Sciamma sont bien remplies, et soulignent avec justesse de nombreuses vérités. En commençant immédiatement par taper sur les orientations systématiques en CAP qui mettent prématurément de nombreux jeunes sur le marché du travail, Céline souligne déjà une certaine précarité question situation. La pression masculine provient essentiellement de son frère, cliché du zoneur des cités qui ne jure que par sa réputation et qui impose cette mentalité par la force à ses sœurs. Les hommes peuvent éventuellement tolérer la force d’une femme, faire comme si elle s’intégrait, mais toujours temporairement, car à la moindre faiblesse, la déchéance est immédiate et constamment exagérée. C’est la tyrannie des hommes. Coucher, c’est devenir une pute. Tomber amoureuse d’un pote de son frère, c’est nuire à sa réputation. Des tas de commandements basiques qui verrouillent l’existence de Marième, et qui sont encouragés ou assimilés par les adultes (la mère qui pousse sa fille dans la même situation qu’elle, son premier employeur qui fait d’elle sa pute perso).

Arrive alors ce qui s’imposait comme la solution à l’émancipation : devenir une bitch. C’est ça, la bande de fille. Une solidarité féminine qui rassemble et dont on pourrait tirer une force. C’est sur la longueur que le film capte combien cette solution est inappropriée. Car si la provoc et l’audace conférée par le groupe (nombreux crêpages de chignon, combat de rue pour défendre la réput du quartier) donnent des tranches de vies, l’effet se dissipe dès que la bande se dissout en rentrant le soir. Les filles sont toujours soumises aux mêmes règles. Elles échappent juste aux impératifs du boulot ou des corvées ménagères, mais n’ont aucun changement dans leur cadre de vie. Que faire quand la pression masculine n’est pas tolérable et que la façon de s’émanciper par la provoc est sans issue ? Le film tente l’autosuffisance avec la fuite de Marième et son premier emploi : dealer à temps partiel. On sent déjà que ça va bien marcher, cette affaire là. Mais pas de la façon dont on s’y attendait. En acceptant l’offre du caïd, elle se met implicitement à sa botte, et il ne se privera pas de le faire remarquer. C’est avec ce genre de détails que Sciamma dresse son portrait de la gente masculine. Là où il m’a fait valser, c’est avec l’histoire d’amour avec le seul noir du quartier qui semblait sympa. Le développement est efficace, les étapes claires. Et la conclusion écrasante. Le mariage. Qui selon l’homme réhabilitera sa réputation et lui donnera l’occasion d’être quelqu’un, de devenir mère. Parce que c’est toujours mieux que ce qu’elle vit maintenant. C’est… radicalement féministe et abominable comme coup d’estoc porté à la conception traditionnelle du couple, totalement assimilée à une dernière tentative de main-mise de l’Homme sur sa femme. C’est assez violent intellectuellement parlant, car à ce moment, Bande de filles rejoint en droite ligne The Woman, dans cette volonté totale et générale de la masculinité de vouloir dominer le sexe féminin. Dans n’importe quel aspect de la vie. C’est là que j’ai tendance à prendre quelques distances. Car le film nie la capacité des hommes à comprendre les sensations des femmes et à en tenir compte. Sans la moindre contre-mesure. Mais en précisant son cadre et en détaillant les réactions de chacun, il parvient à retranscrire un monde cohérent où les rapports de force sont clairs. Et quand tout nous ramène à la même situation d’oppression masculine empêchant l’émancipation recherchée, que reste-t-il ? Se relever et fuir ? C’est de toute façon ici que le film nous laisse, aux prises avec les nombreux éléments qu’il a avancé. Sans doute que les FEMEN nous en reparleront, elles tiennent ici une belle bannière à brandir. Mais tous les hommes ne sont pas de cette étoffe, mesdemoiselles…

2014
de Céline Sciamma
avec Karidja Touré, Assa Sylla

4/6

Partager cet article

Repost 0

commentaires

tinalakiller 02/11/2014 00:29

Je l'ai vu cet aprem, et honnêtement, j'ai détesté, ça m'a limite énervée. Je suis vraiment déçue surtout que j'avais aimé Tomboy. Je ne dis pas que le film n'a aucun propos mais il est interminable, très cliché (honnêtement, je ne trouve pas qu'il y ait de grandes différences entre ce film et un reportage de Zone Interdite sur ce sujet) et je ne comprends pas trop cet intérêt esthétique, qui tourne rapidement au bling bling.

tinalakiller 15/11/2014 11:22

Sur le principe, je vois où Sciamma veut en venir avec l'esthétique. Mais au bout d'un moment, je me suis dit qu'elle en abusait pour cacher les faiblesses de son scénario.
Pour l'orientation j'ai envie de dire que c'est un peu le problème de Sciamma en général. J'ai bien aimé Naissance des pieuvres mais parfois c'est un peu "les hommes sont tous des salauds, girl power", ça a tendance à me gonfler : on peut être féministe sans rejeter les hommes et les mettre dans le même sac.

Voracinéphile 15/11/2014 09:26

J'ai lu pas mal de critiques qui, comme toi, ont été énervées par la forme. Personnellement, elle ne m'a pas gênée, comme on est au cinéma, Céline essaye de soigner un peu son esthétique et de trouver un équilibre entre belle image et la réalité de la banlieue. Portraits clichés, mais parfaitement fonctionnels. C'est sûr, le film ne recèle aucune surprise, mais en termes de comportements, je l'ai trouvé fonctionnel. C'est l'orientation qu'il y a derrière qui provoque davantage de doutes pour moi...

Vince12 31/10/2014 18:36

je dois avouer que je ne suis pas intéressé.

Voracinéphile 31/10/2014 22:33

Sciamma fait essentiellement dans les portraits d'enfance et d'adolescence. J'avoue avoir nourri de sacrés espoirs après Tomboy (petit chef d'oeuvre qui prends position sur une thématique aussi délicate que la transidentité pendant l'enfance avec un naturalisme qui vaut tous les argumentaires psychologiques), et ici, elle commence à trébucher... Je pense que d'autres le verront et qu'il y aura des débats à lire, ce film était attendu.

Vince12 31/10/2014 18:26

Perso j'avoue ne pas être intéressé.

Princécranoir 30/10/2014 19:44

Etrange coïncidence : même note pour ces deux films que je n'ai pas encore vus, signés d'une cinéaste que j'adore et d'un cinéaste que j'adore détester.

Princécranoir 15/11/2014 12:04

Le film adopte un point de vue, celui de Marieme, qui réduit le champ de vision au profit d'une cohérence narrative. En évitant le film choral, elle maîtrise mieux son sujet, il me semble. Ensuite, il n'est pas interdit de réfléchir sur le statut du grand frère laissé quasiment hors-champ, et imaginer que lui aussi vit parmi une meute à la hiérarchie très codifiée. On peut comprendre que s'il agit de la sorte ce n'est pas par machisme inné mais protéger sa propre place dans le groupe (tout comme sa sœur à qui Lady claque après la deuxième baston "c'est pas pour moi que tu l'as fait, tu l'as fait pour toi"), et par extension pour protéger sa famille. On remarquera que la question religieuse est aussi évacuée du récit, alors qu'elle a sans doute aussi une incidence notable dans la réalité. Mais bon, ce n'est pas un documentaire, c'est un film qui fonctionne sur ses (son) personnage(s). Sans verser forcément dans le film militant, je crois qu'elle fait état d'une certaine réalité, sans doute assez méconnue (en tous cas à mon niveau) de la condition féminine dans les quartiers. Et quand ce n'est pas asséné mais abordé avec le talent dont elle fait preuve, je crois qu'on peut s'en réjouir.

Voracinéphile 15/11/2014 09:23

Ce n'est pas tant dans la forme que le film m'a un peu déçu, c'est surtout de constater que Sciamma persiste à se mettre des oeillères sur le genre masculin. Elle s'enferme dans une espèce de raisonnement féministe qui finit par rendre assez lourd les situations explorées. Tout ça, c'est politique, mais c'est si jusqu'auboutiste ici qu'on est obligé de le souligner.

Princécranoir 15/11/2014 06:48

Vu et beaucoup aimé. Sciamma change son milieu d'observation tout en développant les mêmes sujets (la place difficile de l'individu dans le groupe). Elle se démarque aussi des classiques de la banlieues (Kassovitz, Richet, Cantet, Kéchiche) pour livrer de très beaux portraits sensibles, avec une élégance qui fait honneur au cinéma. Autant dire qu'elle ne baisse pas dans mon estime.

Voracinéphile 31/10/2014 21:07

On ne change pas ses goûts ^^ Tu trouveras matière à disserter sur Bande de filles, reste à savoir quelle sera ton opinion...

Princécranoir 31/10/2014 10:14

Il faut absolument que je me dégage du temps pour voir cette "bande de filles", mais je t'avouerais que la perspective de me fader deux et quart d'engueulades entre mère et fils ne me met pas forcément très en joual ;)

Présentation

  • : Le blog de voracinephile
  • Le blog de voracinephile
  • : Le cinéma en grand, comme je l'aime. Points de vue, critiques, discussions...
  • Contact

Profil

  • voracinephile
  • Je suis étudiant en Oenologie, j'ai 25 ans et je m'intéresse depuis quelques années au cinéma (sous toutes ses formes, y compris les plus tordues). Bienvenue sur le blog d'un cinéphage exotique.
  • Je suis étudiant en Oenologie, j'ai 25 ans et je m'intéresse depuis quelques années au cinéma (sous toutes ses formes, y compris les plus tordues). Bienvenue sur le blog d'un cinéphage exotique.

Recherche