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6 février 2015 5 06 /02 /février /2015 00:30
Stanford, l'expérience et son remakeStanford, l'expérience et son remake

L'expérience est un petit film allemand, qui se propose de remettre au goût du jour une petite expérience sociologique menée en 1971 : l'expérience de Stanford. D'une durée initiale de 12 jours, prévue pour étudier les comportements de cobayes humains en environnement carcéral et sur les conditions de déshumanisation, elle fût interrompue au bout de 6, suite à une perte de contrôle de l'équipe scientifique qui suivait les comportements et la multiplication des mauvais traitements qui s'y déroulait. Un évènement intéressant, mais également largement controversé et contesté par la suite. Voyons comment cela est remis en scène.

L'histoire : une vingtaine de cobaye sont recrutés par la médecine militaire pour mener une expérience sociologique en milieu carcéral sur le stress. Les rôles sont répartis aléatoirement et les gardiens ont pour consigne de faire appliquer un règlement sans avoir recours à la violence physique.

Pour les faits, consulter le lien suivant : http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Stanford

Stanford, l'expérience et son remake

Bon, on le savait dès le départ que ça allait dégénérer. Alors, virons les passages où le film fait du remplissage (l'introduction, tout ce qui précède le début de l'expérience, avec notamment la sous intrigue bidon du journaliste infiltré) pour se focaliser sur les véritables arguments du film. A notre époque, il lance donc une expérience sociologique, sur la base qu'aucune expérience de ce genre n'a déjà été faite. Et comme on s'y attend, on assiste très vite à des dérives, des maltraitances et des comportements sadiques. C'est maintenant sur leur apparition qu'on peut disserter et débattre. L'expérience initiale était réalisée avec des étudiants, la version 2.0 préfère des adultes consentants, la plupart étant motivés par l'argent. Lors de mon premier visionnage, j'avais été globalement convaincu, mais des manifestations de sadisme me semblaient expédiées, malvenues, gratuites. Comment distinguer dès lors le reproduit du fantasmé. Déjà en marquant une énorme scission aux deux-tiers du film, qui passe une ligne qui n'aurait pas dû être franchie (et qui d'ailleurs ne le fût pas pendant l'expérience). Cette ligne est celle de la structure extérieure. Je vais détailler la façon dont j'envisage les comportements sociaux intra-muros (le film semble plutôt fidèle aux faits dans ce registre), mais très vite, l'expérience dégénère et les scénaristes poussent alors un mécanisme de remise en question de la moindre moralité (cette connerie du "c'est un test en fait, donc on peut y aller, notre but reste de maîtriser la situation") qui finit par les faire attaquer directement les scientifiques en charge de l'expérience et à les soumettre à des traitements encore plus violents (et allez qu'on a une tentative de viol des bonnes familles, et vas-y qu'on a de la torture manifeste...). Là, le film pète un câble et dépasse les bornes, même si cet aboutissement suit une logique bien entamée, elle se permet des facilités qui ne passent pas.

Cependant, jusqu'à ce basculement, la gestion des mécanismes sociaux n'est pas mal réussie. Elle joue d'ailleurs intelligemment sur les initiatives des gardiens pour reprendre le contrôle en s'assurant l'obéissance par l'humiliation et un usage modéré de la force, l'atteinte à la dignité sans avoir encore recours à la torture. A l'exception de la facilité de la séquence d'humiliation du héros (tiens, un peu d'urine), la description concorde avec ce qui a été observé au cours de l'expérience de Stanford. Et d'ailleurs, les petites défiances des cobayes prisonniers vis à vis des gardiens avec l'apparition d'une révolte dès le deuxième jour montre aussi la responsabilité des cobayes dans l'escalade vers la violence. C'est là que peut commencer un débat sur la validité de l'expérience, ses conclusions étant nettes et claires (le film oublie d'ailleurs une technique assez intéressante des gardiens pour casser les révoltes, à savoir d'accorder à certaines cellules des privilèges pour suggérer l'idée de la présence de balances, et créer ainsi des conflits entre détenus pour enlever tout esprit de révolte (donnant un résultat proche de ce que Blindness montre, en rappelant que je n'avais pas supporté)).

Le scientifique ayant dirigé l'expérience en a tiré la conclusion de l'existence de l'effet Lucifer, qui en soumettant des cobayes lambda dans un système de stress pousse à adopter des comportements violents et préjudiciables au groupe. Mais cette hypothèse est contestée, et notamment par des observations qui me semblent judicieuses, notamment sur l'incitation du facteur aléatoire. La tendance manifeste à vouloir déshumaniser toutes les composantes humaines de cette expérience annihile déjà le facteur moral, les personnes se confortant alors dans leur rôle (cela transparaît un peu dans l'insistance des gardiens à vouloir habiter leur personnage) et en faisant fi de toute considération extérieures à une demande de résultat sans protocole. Par les lacunes des conditions de l'expérience, celle ci incite déjà à violer des fondamentaux sociaux, renforcée par l'absence de la moindre formation ou encadrement minimale du personnel (la principale différence avec les systèmes carcéraux pris pour modèle) livre finalement des individus totalement inexpérimentés avec une obligation de soumettre un groupe d'autres personnes sans moyens de pression autre que la force physique ou le matraquage psychologique. La soumission d'un groupe d'individu lambda serait consentant dans la mesure de leur morale (c'est la façon naturelle dont fonctionne un esprit non condamné en justice). Et c'est aussi le cas ici, ils n'ont simplement aucun objet à disposition pour assurer leur défense. Ce n'était clairement pas le but, et les conditions arbitraires ajoutent davantage de pression. Pour ce qui est de l'étude de cobayes humains en situation de stress, le film propose des mécanismes plutôt fonctionnels, les moindres soupçons de défiance étant immédiatement réprimés par les gardiens au fur et à mesure que progresse l'expérience. Le coup des bouteilles de lait est un exemple absurde, mais démonstratif de cette tendance. De même que les mouvements de groupe, grandement influencés par des personnalités leaders et beaucoup de suiveurs, une conception de l'humanité qui m'a convaincu à plusieurs reprises, ont aussi des comportements à nuancer (les tendances au sadisme notamment, les conclusions de Stanford étant assez troublantes sur ce point). Au final, si les petits mécanismes de L'expérience sont intéressants et fidèles au matériau d'origine, il se plante sur ses amplifications et peut sembler maladroit sur plusieurs points (notamment sur l'abolition totale de toute forme de morale ou de limite au nom de l'expérience). Et apporte quelques éléments pour alimenter un débat sur les conclusions à tirer de cette expérience, sans toutefois transposer ses conclusions sur un modèle carcéral réel.

2001
de Oliver Hirschbiegel
avec Moritz Bleibtreu, Christian Berkel

Stanford, l'expérience et son remake

Au moins, j'aurai fait tout Stanford en peu de temps. L'idée d'un remake pouvait être effectivement une bonne piste au vu des faiblesses du film allemand, beaucoup trop expéditif quand il brodait en dépassant le cadre de l'expérience, la démonstration surpassant dès lors logique et réalisme. Ici, le traitement est un peu différent, mais aussi plus tenu, un peu plus lisse, et ce n'est finalement pas un mal sous certains aspects. Le problème, c'est surtout Hollywood qui fait de la psychologie, de la finesse à coups de hache... A l'image toujours de cette mauvaise séquence des images subliminales de violence qui ne sert à rien, sinon paraphraser l'inévitable...

Le début d'expérience est identique, sans intrigues secondaires, sinon la petite aventure du héros pacifiste avec une hippie mal coiffée qui sent bon la bière. Ce qui fait plaisir, c'est aussi de voir Whitaker dans le rôle d'un catho humaniste qui se retrouve dans l'uniforme d'un gardien, et sent peu à peu des pulsions sadiques l'animer (et là, hollywood se montre un peu trash, mais trop justement, le personnage basculant trop vite dans une mécanique de sadisme déguisé (le coup de l'érection après la reprise en main musclée de la situation)). On soupire également quand le queutard de service dans le rôle du gardien se voit demander par un scientifique si il est gay alors qu'il parle depuis le début du film de bouffer de la touffe. Et là jaillit une homosexualité inavouée qui le pousse à abuser de son autorité sur un jeune cobaye à moustache... Rah, c'est téléphoné ! Pas logique, téléphoné, souligné, encadré ! La seule bonne chose qu'on peut en retirer par généralisation, ce sont les initiatives individuelles qui minent le travail du groupe sensé instaurer l'ordre. Mais abordons la dynamique de l'ensemble du film. Les rapports dans les deux groupes sont moins effusifs, plus contrôlés. C'est presque théâtral là où L'expérience était plus réalité filmée (l'abandon du style caméra à l'épaule y est aussi pour quelque chose). Mais ce contrôle est finalement salutaire à la mécanique psychologique, puisqu'il introduit une notion de dosage dans la violence. Aussi, les gardiens savent en connaissance de cause qu'ils vont employer des méthodes humiliantes et psychologiquement violentes, mais ils le font avec cette notion d'escalade contrôlée de la violence, insistant moins sur la notion de rôle à jouer que sur le fait de contrôler la situation de la meilleure façon possible. D'ailleurs, ce sont eux qui incitent au calme et recommandent à chacun de se conformer aux règles de vie pendant la durée de l'expérience afin que chacun puisse toucher pépère son salaire. Et c'est là que la responsabilité des prisonniers augmente d'un cran. Le film montre au moins deux meneurs refusant par simple esprit de défiance de se plier à l'autorité des gardiens. La logique de cassage se pose d'elle même. D'ailleurs, une pression supplémentaire est faite sur les gardiens, ces derniers devant réagir aux situations problématiques dans la demie-heure qui suit les évènements. En rajoutant, comme menace ultime, le non paiement de l'ensemble d'un groupe (prisonnier ou gardien) si ce dernier outrepasse ses commandements. Plus que jamais, les gardiens sont sous pression et dans une position défavorable car ayant une plus grande responsabilité. Donc a lieu la séquence copié collé de l'humiliation à la pisse. Dans ce cadre, elle est logique. Mais entre les deux, le détail du prisonnier malade se révèle être un grave problème de cohérence dans le script. Le diabétique est tout simplement inapte à suivre l'expérience sans traitement, or les gardiens n'ont aucun moyen de contacter les scientifiques ni d'avoir du secours médical (chose impensable en prison). La marche vers la violence est plus progressive, mais le contexte merde gravement, rendant déjà l'expérience complètement immorale et illogique (puisque la violence n'émerge pas simplement des comportements du groupe, elle est de toute façon générée par le système de contrainte, qui perd son caractère aléatoire pour tendre à l'incitation directe à la violence. Maltraitance évidente et obstination peu logique de la part des gardiens. Et là, tout s'est effondré.

Néanmoins, le film continue avec son petit dosage de la violence. Les scientifiques brillent par leur absence, on se demande bien ce qu'ils foutent alors qu'on assiste de façon évidente à des traitements de plus en plus violents et que l'état du diabétique s'aggrave de jours en jours. En d'autres termes, ils sont illogiques et le contexte même de pression disparaît, puisqu'ils sont mystifiés au point d'être physiquement absents des lieux. Mais les gardiens s'obstinent. Whitaker avec sa gaule sadique qui finit par le rendre nanar (toileeeette !), glouglou dans les toilettes alors que le héros a déjà enduré la pisse, et qui lui fait avoir une crise de confiance en soit, ça chie dans la colle. Alors qu'un mécanisme intéressant se met en place avec la dégradation d'un gardien au rang de prisonnier, le montage part en couille et sombre dans le ridicule avec une grosse voix off trafiquée. Les gardiens tapent dans le tas sur une musique électro dark, Whitaker parle d'une ampoule comme il parlait de Dieu... Les 5 dernières minutes et la nouvelle émeute redeviennent enfin logiques, mais toutes les dernières étapes pour y arriver relèvent du foutage de gueule. Et d'ailleurs, l'espèce de final où tout le monde retrouve une sorte de dignité grave, genre nous sommes tous des victimes en fait, elle ne fonctionne pas. Après une rixe comme ce qui venait de se passer, on ne retrouve pas en si peu de temps une dignité. Pas ainsi en tout cas. Démonstration manifeste que l'homme devient violent quand on l'y pousse, The experiment partait mieux pour finir plus bas que son prédécesseur, la faute à un gros problème de gestion psychologique malgré les ambitions. Fort malheureusement pour lui, quand un film rate ce qui fait l'essentiel de son message et de son intérêt, on s'accordera pour conclure que c'est pas vraiment la joie. Il paraît qu'Elija Woods a plaqué le tournage après quelques jours... De la clairvoyance, il en aura eu encore plus en participant au Maniac d'Alexandre Aja...

2010
de Paul Scheuring
avec Adrien Brody, Forest Whitaker

Stanford, l'expérience et son remake

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commentaires

Princécranoir 08/02/2015 21:35

Le film de Hirschbiegel me tente depuis assez longtemps, car il me semble ouvrir expérimentalement une réflexion sur la violence endémique inhérente à l'humain avant de partir sur la violence politique qui mène à "la chute". Je ne savais pas qu'il y avait eu un remake, comme bien souvent totalement inutile et superflu. Même s'il comporte des défauts, mieux rester sur l'original si j'ai bien compris.

voracinephile 14/02/2015 13:03

La chute, dans cette catégorie, fonctionne mieux. Car la violence est un peu tenue à distance, jusqu'au final qui ne se conclue pas par le pessimisme, mais qui se désamorce avec une mort inutile. Ici, ça en arrive au même point, mais dans ces circonstances beaucoup plus poussées en termes de pression. L'expérience a donné des résultats, leur interprétation est à faire. La thèse officielle décrit cet effet Lucifer, je ne suis pas aussi catégorique (du moins, je ne pense pas que cela soit aussi simple).
L'original est plus immersif et plus fidèle à l'expérience initiale (seule la fin est vraiment surréaliste). Le remake a une meilleure approche (malgré sa représentation théâtrale), mais s'enfonce peu à peu dans le ridicule. Je pense que si l'on s'intéresse aux faits, les deux peuvent présenter un intérêt. Mais clairement, le premier est davantage réussi.

Vince12 08/02/2015 20:05

Tu ne m'as l'air convaincu ni par l'un ni par l'autre

voracinephile 14/02/2015 12:55

Ca me rappelle l'article qui parlait de l'expérience de Milgram, et de sa variante en télé réalité. Là encore, il y avait eu de gros abus et de complètes hypocrisies. Or là, le film s'axe sur un sujet très polémique, à savoir la capacité de tout être humain à devenir violent et mauvais (l'effet lucifer). Les films sont globalement assez appréciés, mais j'ai pensé qu'il serait plus intéressant de comparer les faits véritables et les films, qui outrepassent finalement leur sujet.

borat8 07/02/2015 11:53

Je me souviens très bien du film allemand. La réalisation n'était pas impressionnante mais le fond est vraiment savoureux. Il y a un vrai intérêt dans le débat et le pire c'est que ce genre de faits sont vraies et sont encore possibles. Et j'ai vu son remake sur d17 il ne fait que de la redite.

voracinephile 19/02/2015 19:10

Le côté télé réalité peut en effet être de rigueur, j'y ai pensé aussi. Mais le contexte s'en éloigne finalement avec les motivations des scientifiques, qui restent claires tout au long de l'expérience.

borat8 15/02/2015 16:45

Et puis ça lui donne un côté novateur et on était au début de la téléréalité. Oui le dernier tiers va parfois trop dans le trash comme le médecin se faisant violer. C'est un peu douteux.

voracinephile 14/02/2015 12:51

Salut Borat !
Le film allemand a plus de mérite en effet, il simule déjà l'aspect caméra vérité d'une bien meilleure façon, en immergeant facilement le spectateur au milieu des prisonnier, avec un certain sens du détail. Malheureusement, il trouve ses limites dans son dernier tiers. Quant à son remake, il aurait pu être plus efficace (d'ailleurs, Whitaker est un gros point fort du film), mais malheureusement, il part complètement en sucette.

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