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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 18:36

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Harmony Korine est un réalisateur scénariste qui s’est fait connaître en collaborant avec le polémique Larry Clark, en rédigeant les scripts du moyen Kids et du meilleur Ken Park. Sa première réalisation, Gummo, témoigne d’un style relativement fort, propice aux digressions oniriques tout en se révélant être l’une des peintures humaines les plus imprégnées du désespoir de vivre. Probablement l’un des films les plus dépressifs de mon expérience cinéphile avec, dans son genre, 1984.

L’histoire : Ville de Xenia, fin fond de l’Amérique. Après le passage d’une tornade ayant détruit la moitié de la ville, les survivants vivent dans les ruines de leur ancienne cité. Enfants, ado, adultes, tous sombrent sans rien pouvoir y changer…

 

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Pour un premier jet, Gummo est sans doute l’un des films punk les plus sombres sur l’existence qui aient été filmé, surpassant Larry Clark sur son propre terrain. Il faut noter qu’Harmony Korine a une perception aigüe de ce qu’est l’essence d’un bon film, à savoir des personnages décalés ou des digressions oniriques (Spring Breakers en était une tentative extrême). Il ponctue donc régulièrement son œuvre de plans suspendus, oniriques, et fait régulièrement intervenir des freaks devant la caméra. Des freaks qui ne voient pas le bourbier dans lequel ils sont, ou qui ont conscience de leur incapacité à y changer quoi que ce soit. Abyssal dans sa perception de la réalité, et surtout, Gummo n’a pas recours à la surenchère d’un Livre de Jérémie (tentative punk d’Asia Argento que j’avais beaucoup aimé, mais dont les intentions se révèlent un peu douteuses). Le film touche toutes les générations, en commençant par les enfants. Deux gamins de 7 et 5 ans qui passent leur à jouer dans les ordures en cassant des objets, qui communiquent avec le monde via des injures homophobes ou sexistes, et qui jouent avec les autres en les abattant avec leur pistolet en plastique avant de les dépouiller et de changer de terrain de jeu. La tranche d’âge au dessus, approchant la douzaine, n’a pas conscience non plus d’être perdu. Encore choyé par les parents, mais déjà actif dans la rue, où il passe son temps à chasser des chats en compagnie de son pote rebelle et junkie. Et par chasser des chats, il s’agit de les noyer ou de les dessouder au bâton. La haine de ce qui les entoure se manifeste continuellement, dans le mépris des autres, dans la violence de leur attitude, dans leurs hobbies… partout. Mais si notre pré-ado n’a pas conscience d’être bloqué, notre pré adulte a senti l’inéluctable. Ce qui rend son sort encore pire. Ses digressions morales dépressives sont les moments de clairvoyance du film, les passages où le ton global ressort le mieux. Tout le monde est foutu, tout le monde coule, mais en regardant ailleurs, en mimant l’occupation, en s’occupant avec des mensonges ou des quêtes insipides vouées à l’échec. Le vide de l’existence éclate, mais par à-coups seulement (un film ininterrompu sur ce sujet serait irregardable). Et le reste du film le montre, sans le nommer, mais il est toujours à l’écran. Les filles, quelque soit leur âge, sont préoccupées par la rencontre du prince charmant, fantasmant volontiers sur les jeunes à proximité qui les entourent, et désirant provoquer leur désir. Quant aux adultes, ils subviennent tout juste à leur besoin et à ceux de leurs enfants, ou sinon, ils laissent  ces derniers se débattre. Le malaise est même physique durant certaines séquences, quand les personnages regardent dans le vague. Et quoiqu’aient essayé nos personnages pour s’en sortir, ils sont toujours restés à Xenia, ville maudite que la tornade n’a pas eu la décence d’achever. Même les marginaux en sont victimes. Un petit gay, imbibé, refait le monde et se rend compte de sa solitude. Une handicapée mentale mime les attitudes des autres filles à la recherche du prince charmant. Il y a même le jeune travesti du village, bloqué par sa grand-mère clouée au lit, qui noie sa solitude dans une pornographie bi tout en se prenant en photo dans des postures idéalisées. La différence ne change rien, elle ne rend pas plus tolérable le poids du vide. En fait, le seul qui peut prétendre au bonheur est Bunny, adolescent étrange qui traverse le film vêtu d’une cagoule à oreilles de lapin. Un seul truc pour vivre : ne pas grandir, se focaliser sur le besoin immédiat, se laisser complètement porter par le monde, et s’en émerveiller quand les occasions s’y prêtent. A la fois naïf, mais sincèrement heureux dans son inconscience du monde effrité qui l’entoure. Encore une fois, comme souvent dans les films punk, le film ne s’ouvre sur rien, ni ne conclut vraiment. Mais vu la noirceur du sujet, c’est ici complètement approprié. L’esthétique de l’ensemble, réaliste pour l’ensemble des portraits, régulièrement entrecoupée de séquences filmées sur caméscope outrancièrement laides (vidéos souvenirs de plouc city) servent le propos, enlaidissant davantage les souvenirs qui sont remués. La bonne direction des acteurs achève de convaincre sur les qualités d’Harmony Korine, qui frappe trop fort du premier coup. Enfin, l’ambiance musicale très variée (nouvelle preuve de la cinéphilie de son auteur) achève de convaincre, avec pour note de tête le tube de Madonna « Like a prayer », dont seule la première strophe est exploitée, retrouvant dans Gummo une crudité qu’aurait certainement rejetée son interprète. Difficile de parler de chef d’œuvre, mais on est happé dans ce tourbillon nihiliste, qui marque pour le coup les premiers pas de Cloé Sevigny devant les caméras.

 

5,5/6


1997
de Harmony Korine
avec Jacob Reynolds, Nick Sutton

 

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