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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 07:20

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Répondant aux tags « italien » « extrême » et « seventies », trois noms me viennent à l’esprit : Caligula de Tinto Brass, La maladolescenza, et Salò. C’est de ce dernier dont il me faut parler aujourd’hui, ce coquin récit étant tout simplement la meilleure adaptation des écrits de notre cher Marquis de Sade avec Quills. Mais si ce cher comte écrivait ses livres comme des contes philosophiques (ce qu’ils sont à la base, le registre grivois étant surtout utilisé à des fins de provocations, parfois gratuites), Salò choisit de transposer Les 120 journées de Sodome dans le contexte de la dictature fasciste de Salò, où plusieurs hommes de pouvoirs se retranchèrent. Et autant le dire tout de suite : quand on a tout pouvoir, ça nous monte vite à la tête.

 

http://s.excessif.com/mmdia/i/30/6/salo-haut-3645306codzw_1731.jpg?v=1


En effet, Pier Paolo Pasolini se livre à un véritable exercice de provocation, dans tout ce qu’il a de plus classique et de plus grinçant. La provocation classique, c’est utiliser un cadre magnifique avec les façades d’une société bien structurée pour faire éclater un tabou ou une vérité entrant en totale contradiction avec ce soin graphique. On en a eu de beaux exemples avec le récent Anti Christ, ou l’excellent reportage sur la Fistinière, trouvable facilement et en bonne qualité sur internet. Pasolini pose le décor stable, avec l’ordre que la dictature implique. Arrive alors le choix des différents concurrents au titre convoité de Favoris des hommes de pouvoirs. En effet, les 4 représentants du pouvoir (le président, le roi, le juge et le cardinal) sont amenés à choisir 8 jeunes hommes et 8 jeunes femmes afin de les accompagner dans leur résidence à Salò. Dès leur arrivée, leur quotidien est brièvement exposé par des édits présentés directement comme déviants, sensés régir leur nouvelle vie au sein de la demeure. Le festival d’immoralité peut commencer. Pasolini se livre alors à des excès retenus (Sade n’hésitait pas à décrire sur 2 pages l’ensemble d’une orgie, quoi quand et comment, mais son style directe et son utilisation d’un vocabulaire trop recherché écourtait l’action et en atténuait l’impact), qui ont néanmoins un pouvoir dévastateur sur le spectateur atterré par le spectacle qu’il est en train de voir. Peut-on atteindre une telle immoralité, perpétrée qui plus est par toutes les formes de pouvoir connues (qui n’ont pas changé à ce jour) ? La réponse est indubitablement oui, le pouvoir atteignant ici des degrés de corruptions rarement montrés. Rappelons que les écrits du marquis datent du XVIIIème, et qu’ils sont toujours transposables dans notre époque. Salò n’a rien d’une promenade de santé. C’est une plongée profonde prolongée dans ce que la corruption peut engendrer. La gradation dans la déshumanisation et la souffrance humaine est d’ailleurs finement canalisée, nous lançant d’abord les fantasmes qui nous venaient en premier lieu à l’esprit. La séparation en trois cercles du film, inspirée directement de l’Enfer de Dantes, permet, en plus de toujours aller plus loin dans le registre de la corruption, de donner une dimension presque métaphysique au film, en en faisant un Enfer sur terre, dont les démons seraient les hommes de pouvoir et leurs gardes (les nombreuses références bibliques à l’appuis, la tirade désespérée « Oh Dieu, pourquoi nous as-tu abandonné …). Les sévices prennent alors des éclairages nouveaux, et le réalisateur peut alors se permettre d’expérimenter sur la souffrance, en cherchant toujours comment elle peut être la plus destructrice. On assiste donc à de fréquentes humiliations (le cercle de la merde en est un des plus beaux exemples, en prenant des proportions ridicules avec le banquet final) et à de la violence de plus en plus radicale dans la gratuité. Ainsi, on organise un concours exprès pour tuer un des prétendants, la menace est omniprésente, en bref, la situation d’un des individus présent ici peut changer du tout au tout en une seconde. La peur primale, l’insécurité constante, en face de personnes qui n’ont aucune morale et pour mécanisme de fonctionnement leur plaisir instantané. Personne ne peut résister au Pouvoir absolu de faire plier les autres à sa volonté, et peu à peu, c’est logiquement que nous atterrissons au troisième cercle : celui de la mort, où notre jeu tragi-comique avec prendre maintenant fin. Et curieusement, dans ce dénouement sans surprise et particulièrement morbide (la danse des bourreaux au milieu des tortures), que Pasolini choisit de faire réapparaître l’humanité des bourreaux qu’il s’était attaché à rabaisser (faire souffrir les victimes, c’est les humaniser au détriment de leur bourreau). Les victimes sont alors tuer au loin, presque anonymement, tandis qu’on s’attache aux hommes de pouvoirs qui assistent aux séances par l’intermédiaire de jumelles. Le personnel de maison, traumatisé, quitte les lieux ou se suicide, le Mal étant fait de toute façon. Enfin, alors que les tortures battent leur plein, le film s’achève sur la danse de deux soldats, une sorte de ballet qui restaure immédiatement l’humanité qui leur avait été ravie par le réalisateur au cours d’innombrables sévices. Choix particulièrement ambitieux de Pasolini, qui affirme en se tenant droit devant nous : « Nous créerons toujours notre propre enfer. » « Salaud ! » qu’on voudrait lui dire, tant la portée pessimiste et nihiliste du récit terrasse dès sa première vision. Mais c’est hélas le résultat du pouvoir sur la défaillance de l’esprit humain. Si Caligula était quelque peu gâché par des inserts porno, il développait magnifiquement cet aspect, cette transformation du personnage. Ici, on en mesure les conséquences, sur un ton de provocation parfaitement efficace dans sa rigueur (la parodie de mariage). Vraiment, Salò peut se vanter d’être le film le plus dur à regarder des années 70, mais il contient un discours sur l’humanité bien plus réflexif qu’il n’y paraît. Encore faut-il avoir le recul pour l’aborder.

 

6/6

 

de Pier Paolo Pasolini
avec Paolo Bonacelli, Giorgo Cataldi

 

http://www.ancientpythoness.com/wp-content/uploads/2010/07/salo2.jpg

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commentaires

Vince12 06/04/2012 10:33

Je verrais pour Caligula si je chope la version longue, il est peut être plus fou que Salo, mais en terme de dureté et de dérangeant je pense qu'il l'atteigne non ?

voracinephile 06/04/2012 20:15



Oui, il est en effet plus fou, plus décadant (en tout cas, le pervertissement des codes des péplums des années 60 est un vrais bonheur de cinéphile déviant), mais sur l'approche de le perversion,
on n'est vraiment plus dans le marquis de Sade. Le film se focalise beaucoup plus sur Caligula et sur son époque excessive (sans que celle ci soit toujours réaliste). A toi de juger après, mais
ces deux films italiens (Salo et Caligula) font partie de mes préférés du cinéma choc. Si tu arrives à le trouver, Salon Kitty a fait lui aussi un peu polémique quand il est sorti, puisqu'il suit
la vie d'un bordel pendant la période nazie. Ce n'est pas un film choc (du moins, rien à voir avec Caligula), mais le réalisateur de Caligula exploite parfois des idées intéressantes...



Vince12 03/04/2012 22:42

Chef d'oeuvre absolu de Pasolini, et un des films les plus durs, les plus extrêmes et les plus dérangeants de tous les temps. Rien que l'idée de transposé le récit de Sade à L'italie fasciste est
l'une des idées les plus géniales de l'histoire du cinéma. La représentation absolue du pouvoir. Pour c'est tout simplement l'un des plus grands films de tous les temps.

voracinephile 04/04/2012 16:30



^^ Un vrai choc, c'est clair ! Il m'avait anéanti le temps d'une journée, quand je l'ai découvert. Une adaptation excellente des écrits de Saad, en effet parfaitement transposés dans le contexte
de la dictature italienne. Un sommet de provocation parfaitement maîtrisé, et très loin du racolage gratuit de certains films d'horreur de notre époque. Grand classique, mais j'ai un poil
tendance à lui préférer Caligula, peut être plus maladroit, mais aussi plus prompt à la folie (alors que Salo reste toujours très posé, même quand il se livre à des tableaux absurdes, comme le
dernier simulacre de mariage). Un sommet du trash incontournable !



varlin 26/07/2011 15:29


Film au contenu politique évident,choquant certes mais faire réagir le spectateur ,le secouer un peu est parfois jouissif bien que parfois immoral.
J'aime énormément,beaucoup de messages plus ou moins explicites .
Je l'avais acheté un bon prix chez amazon lors d'une promo,alors il se peut que cela se reproduise.

A part le côté choquant ,peu de point commun avec A Serbian film ce dernier prônant d'ailleurs explicitement "Vous en voulez de l'extrême ? en voilà"


voracinephile 26/07/2011 16:30



En effet, un choc magistral, particulièrement dégradant pour l'être humain, mais hautement réflexif sur les dérives du pouvoir (quelle magnifique phrase que "Nous sommes les seuls anarchistes
dans cette dictature, car il n'y a qu'une seule vraie loi qui domine le monde : l'anarchie du pouvoir"). Tu as eu de la chance à son achat, moi, j'ai payé au prix fort...


Marrant qu'on tombe d'accord pour Salò et A serbian film (que je trouve moi aussi choquant mais vain), alors qu'on se contredit sur POAK et Snuff 102.



Alice In Oliver 21/07/2011 09:50


cool !


Alice In Oliver 20/07/2011 19:29


et oui, c'est un autre film attendu sur ce blog. Perso, j'attends avec impatience l'homme qui rétrécit, ds un tout autre genre


voracinephile 21/07/2011 09:32



Oui oui, ils débarqueront en temps voulu dans mes chroniques !



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