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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 06:53

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interdit aux moins de 16 ans

 

Très dur, extrêmement difficile de trouver un angle d’attaque pour commencer à disséquer une œuvre comme Santa Sangre de Jodorowsky. Rien que pour commencer par cet angle (en gros, dire que c’est dur), il m’a fallut 15 minutes. Et pourtant, le film est loin d’être prise de tête, loin de là. Si certaines séquences du film demeureront des énigmes (qui a dit qu’on devait tout comprendre dans un chef d’œuvre ?), Santa sangre est un film vivant, qui doit offrir à peu près tout ce qu’on peut attendre du cinéma, pour peu qu’on ait un cœur bien accroché et des yeux ouverts. Plongeon dans un maelström imprévisible.

L’histoire : Fenix est le fils d’un lanceur de couteaux et d’une partenaire de spectacle, également prétresse à l’église du culte du sang sacré. Dans cette troupe de cirque, il commence à vivre une histoire touchante avec Alma, une jeune fille muette et gymnaste. Mais la relation entre la mère d’Alma (la femme tatouée) et le père de Fenix complique peu à peu les choses.

 

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Il est impossible, je dis bien impossible de faire une analyse de ce film sans détailler les faits qui nous sont donnés à voir. En encore, les interprétations peuvent considérablement varier d’un individu à l’autre, Santa sangre faisant partie de ce cinéma qui ne dose pas son symbolisme, d’une puissance retentissante dans chaque plan du film. Car c’est ça qui est très fort : il brasse des tas d’éléments connus, mais en ayant une ambiance ou une sensibilité tellement particulière qu’elle nous fait oublier les autres films que nous avons vu précédemment pour mieux nous cueillir sur l’instant, et particulièrement dans le registre sentimental. C’est ce registre qui m’a particulièrement impressionné pendant ce film. La violence psychologique que le film déploie, pouvant être schématisée rationnellement (Fenix, brisé par son enfance, se replie d’abord sur soi (la séquence zoo où il a l’air d’un animal) avant de retourner à la vie active en étant harcelé par le souvenir de sa mère, qui le pousse à tuer ses conquêtes féminines) est au final totalement retranscrite sur un registre sentimental. La possession du fils (et de ses mains) par la mère, si elle peut rappeller Psychose sur le papier, est totalement novatrice dans sa représentation et son ressenti du phénomène, Jodorowsky représentant Fenix prêtant ses bras à sa mère, se tenant derrière elle et agissant comme si sa mère contrôlait ses membres. Des scènes d’une grâce hallucinante, qui foudroient par leur simplicité et leur majesté (les séquences du premier spectacle et du morceau de piano sont, on vous l’assure, de vrais moments de cinéma). Et si ce registre sentimental fonctionne aussi bien, c’est parce que les personnages, loin d’être manichéens, sont étonnement bien dépeints. Ils sont toujours intègres dans leurs actions (c’est ce qui pouvait faire penser à du manichéisme), mais ils ont leurs bons et leurs mauvais moments.

 

Santa-Sangre-006.jpg


Prenons le père. C’est un homme viril, qui n’accorde cependant pas une très grande importance à son fils (du moins dans la vie courante). Il est la personnalité masculine, immanquablement séduit par la Femme Tatouée, et ne cédant pas aux protestations de son épouse pourtant armée d’un couteau. Un caractère bien trempé, mais amoral. Mais avec la mort de l’éléphant du cirque, qui affecte beaucoup Fenix, son attitude change radicalement. Alors que les funérailles de l’éléphants s’achèvent par son partage boucher auprès d’une population pauvre (la mort permettant à la vie de se perpétuer ?), son attitude change radicalement le temps d’un soir, où il fait de Fenix un homme, en lui tatouant sur le ventre un dessin identique au sien : un motif d’aigle. Une séquence certes tribale, longue, mais qui apporte un cachet viril, un lien de sang entre père et fils. Mais le père retombera hélas dans ses excès, et découpera les deux bras de sa femme dans un instant d’aveuglement, sa masculinité mutilée par sa castration à l’acide. La mère est elle aussi une figure changeante. D’abord montrée comme une femme plus faible que son époux (mais ayant quand même suffisamment d’estomac pour le menacer d’une arme blanche), elle passera presque au stade de martyr lorsque l’église qu’elle s’est juré de protéger sera démolie. Alors que son culte présente des symboles christiques évidents, il sera violemment rejeté par l’évêque du coin avant que le bâtiment soit rasé alors que les fidèles y sont encore rassemblés. La mère ressemble alors à une victime. Mais une victime qui fait toujours preuve d’une autorité forte sur son fils, et dont le besoin de soumission grandit avec la détérioration de sa condition. Ce qui explique son geste agressif de castration impulsive de son mari, ayant désobéi à sa volonté. Sa mort, à nouveau iconisante, lui redonne une figure de martyr, alors qu’elle reprendra son rôle de mère envahissante dans la tête de son enfant. Et Alma, la femme sauvage, muette, est une véritable déclaration d’amour au cinéma muet, les scènes d’enfances entre elle et Fenix relevant de la pure poésie. Il faut voir cette séquence inoubliable, où elle donne enfin à l’oiseau sanglant sur le torse de Fenix le sens de liberté qu’il signifie. Son histoire sera d’ailleurs souvent muette, ce qui donnera lieu à des séquences marquantes (l’homme tirant quelque chose de derrière son oreille, avant qu’on se rende compte que c’est carrément son oreille qu’il tend). Les retrouvailles n’auront hélas pas vraiment l’ampleur sentimentale qu’on aurait souhaité voir, la danse me semblant ici un poil trop classique au regard du symbolisme précédemment utilisé. En fait, de manichéens, il n’y a que le gentil personnel du cirque, et la femme Tatouée, l’incarnation même de la débauche. Son meurtre prendra par ailleurs des airs de baroques magnifiques, à l’éclairage ultra chiadé, que ne renierait sans doute pas un Dario Argento. Cette scène de meurtre barbare est un exemple éloquent de ce que le film peut offrir de mieux comme ambiance, et pour vraiment pas cher. Et d’ailleurs, comme tout bon film de cinéma, Jodorowsky nous offrira de nombreuses séquences « fantasmes », comme en témoigne ce strip tease en cours de spectacle, où la danseuse est carrément déshabillée par le public masculin de la salle. Ou encore cette drague totalement inattendue d’un transsexuel bodybuildé par Fenix, scène de pur fantasme décalé où le freak est courtisé avec une grâce totalement inattendue. Des images fortes, des symboles à foisons (de jeunes handicapés suivant une prostituée comparés à Blanche neige et les sept nains), une histoire totalement décalée, mais profondément touchante, des hommages revendiqués (The invisible man de James Whale, transcendé par le registre émotionnel de Fenix désirant faire disparaître son propre reflet dans le miroir par remords des atrocités commises), Santa Sangre affiche des envies de cinéma immensément ambitieuses, et malgré un budget de misère, parvient nettement à les satisfaire, grâce à une implication réelle de ses acteurs et une fraîcheur de style réellement vivifiante. Si émotionnellement, le film s’est révélé être une claque, je ne suis pas sûr de le compter parmi mes favoris. Mais sa qualité est scandaleusement précieuse, et se priver d’une telle merveille relèverait de l’absence totale de bon sens. Indispensable ? Et comment !

 

6/6 (et pas volés !)

 

de Alejandro Jodorowsky
avec Blanca Guerra, Axel Jodorowsky

 

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Le couteau, une dimension phallique jamais démentie !

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commentaires

Vince12 16/04/2012 22:03

Sorte de réorchestration totale de Psychose.

voracinephile 17/04/2012 19:16



Mais alors vraiment totale !



Vince12 16/04/2012 09:20

Oui le plus accessible qui pourtant est loin d'être accessible à tous. J'avoue que j'ai beaucoup aimé la mise en scène théâtrale. Après à titre tout à fait perso mon préféré reste El Topo.

voracinephile 16/04/2012 22:00



Après, le cinéma de Jodorowsky reste comme il est ^^. Mais pour s'initier, c'est probablement par là qu'il faut commencer. En tout cas, j'ai commencé par lui, et j'ai vraiment pu accrocher à son
univers avec Santa Sangre. Surtout que la métaphore de la "possession" est ici particulièrement parlante, les mains du fils étant celles de la mère pendant les épisodes marquants. Des moments
magnifiques !



Vince12 15/04/2012 19:17

Peut être le chef d'oeuvre de Jodo, son film le plus émouvant et le plus abouti à mes yeux.

voracinephile 15/04/2012 21:13



Ah, tu appartiens au camp des partisans de Santa sangre, donc ^^ En tout cas, c'est en effet le plus émouvant des Jodorowsky, insistant moins sur la métaphysique que sur le parcours sentimental
de ses protagonistes. Quels moments de grâce quand notre héros est les mains de sa mère... et quand la jeune mime libère l'âme du héros tailladée sur son torse... Des moments de cinéma
magnifiques, mais entre ces moments magnifiques et la prise de tête de La Montagne sacrée, j'ai choisi la prise de tête. En tout cas, Santa Sangre est à ce jour le film le plus accessible de la
filmo de Jodorowsky (se focalisant sur des sentiments).



Ze Ring 29/09/2011 23:31


Chroniques de tous les Jodo prévus dans quelques temps sur mon blog... ;)


voracinephile 30/09/2011 09:11



Voilà qui promet !



Ze Ring 27/06/2011 14:05


Et Oliver, je pense également que je vais adorer ce film (et les autres Jodorowsky). Ca s'annonce comme des baffes intergalactiques!!


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