Petite incursion dans le cinéma troublant de Polanski (pour mémoire, Rosemary’s baby était bon, La jeune fille et la mort excellent aussi, et le connu Répulsion m’avait ennuyé profondément). C’est aujourd’hui le Locataire qui passe entre les dents de Voracinéphile, sous forme d’une édition collector assez fournie dont un livret qui s’attarde sur le trouble qui imprègne le film et qui lui donne sa flatteuse réputation de chef d’œuvre… Retour sur l’étrange objet de Roman.
L’histoire : un roumain naturalisé français s’installe dans un appartement dont la précédente locatrice s’est suicidée en se jetant par la fenêtre. Il rencontre peu à peu les mêmes personnes que l’ancienne locataire fréquentait, et qui le poussent à adopter les mêmes habitudes…

Le locataire est une parfaite énigme, dans le sens lynchien du terme, puisque nous n’avons aucune explication du pourquoi du comment, simplement des faits qui s’enchaînent et qui nous aiguillent dans une direction de plus en plus inéluctable. Le locataire s’inscrit pleinement dans la lignée d’un Next door ou d’un Mulholland Drive, dont la fin conclut brillamment sur l’installation d’une boucle perpétuelle qui permet de se repasser le film indéfiniment, ce qui est économique question achat de dvd. Ici, Roman Polanski se met lui-même en scène, donnant à son personnage une carrure chétive et incertaine (voir comment un clochard lui taxe un gros billet sans qu’il s’énerve plus que ça…), qui découvre l’appartement avec une concierge aussi accueillante qu’une porte de prison, avant de rencontrer son futur propriétaire, vieillard radoteur et de plus en plus envahissant au fur et à mesure que le récit prend de l’ampleur. C’est alors que les coïncidences commencent à apparaître, et que le trouble s’installe. En effet, il semble peu à peu évident que notre locataire perd le contrôle de sa vie, subissant ses relations avec les autres plus qu’il ne les crée. On le renvoie constamment à l’image de celle qui l’a précédé, en précisant ses manies. Et l’insistance générale, diffuse, mais régulière, lui fait peu à peu adopter ces manies, comme fumer des gauloises par exemple. Mais en l’écrivant ainsi, j’oriente la perception des lecteurs qui n’auraient pas vu le film. Car si l’ambiance de cet entourage (une variante de Rosemary’s baby) est bien là, le personnage central est lui aussi troublant, surtout quand il opère son virage vers le travestissement. Le récit prend alors une teinte étrange, l’identification à l’ancienne locatrice étant alors poussée à son paroxysme. Et l’augmentation des pressions continuant, nous aurons la scène attendue, le principal choc du film. La particularité du Locataire tient donc non pas à l’illogisme du récit, mais plutôt au bruit de fond qui nous amène dans des directions de plus en plus surréaliste, jusqu’à l’ultime séquence qui annonce enfin la rupture avec la logique, nous ouvrant les portes du fantastique. La théorie du complot ferait probablement l’unanimité si il n’y avait pas ce décalage final vers le fantastique, qui nous ouvre de nouvelles pistes et qui apporte tant à la virtuosité de l’ensemble. Toutefois, ce cru de deux heures m’a par moments fait bailler un peu. D’où ma petite moue quand on utilise le mot chef d’œuvre à son égard. Néanmoins, quand on fait le bilan, un bon film qui exploite intelligemment une banale histoire qui prend des proportions assez inattendues. Reste que je lui préfère les autres films de sa catégorie.
4,3/6
1976
de Roman Polanski
avec Roman Polanski, Isabelle Adjani

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