Dans le domaine des blockbusters, Zack Snyder est une pointure. Parfaite incarnation des désirs de la décennie 2000, à savoir contrer les produits bourrés d’effets spéciaux avec un scénario couillu, ses travaux ont tous laissé leur trace, que ce soit dans l’acquiescement général (L’armée des morts) ou dans la polémique (300, Watchmen). Malgré la petite baisse notée ces derniers temps (un Gahooles intéressant mais au final bien guimauve, un Sucker Punch vraiment intéressant, mais hélas trop j’me la pète), on attend Man of Steel de pied ferme, et plein d’espoir. D’ici là, on se concentre aujourd’hui sur sa seconde incursion dans le monde du comic book, à savoir Watchmen.
L’histoire : dans un passé réinventé (les années 80 sous le troisième mandat de Nixon), un membre d’une ancienne équipe de vigilante est assassiné. Alors que croît la menace d’une guerre atomique entre les capitalistes et l’URSS, l’un d’entre eux, Rorchach, tente de rassembler les différents membres de son équipe.

Dire qu’on tient là un miracle dans le monde du blockbuster relève de l’euphémisme. Rarement projet aura été si ambitieux, et le prix de cette ambition se ressent aujourd’hui dans la polémique qu’il continue à susciter. Film de héros sans action qui s’intéresse plus à leur psychologie et leur parcours émotionnel, vision ultra pessimiste de l’humanité, établissement d’un mensonge à l’échelle mondiale avec exécution des dissidents, longueur non négligeable. Les reproches et les éloges sont légions (quand on en arrive au point où les fans du comic critiquent le film parce qu’il est l’adaptation presque parfaite du matériau, sans le développer ni s’en démarquer, on se rend compte de l’énorme travail de fidélité et de compression pour condenser une telle œuvre sur 2H30 (une version longue viendra diluer un peu le rythme, prenant davantage son temps pour développer ses personnages). Watchmen brasse un univers phénoménal, et par essence attractif. Mixage entre vintage 80’s et partis pris modernes (ralentis, effets spéciaux numériques…), il est formellement d’une beauté à couper le souffle, et sert d’écrins à une série de portraits plus ou moins psycho de nos différents personnages. 3 ressortent particulièrement. Le comédien, immédiatement magnétique car prompt à l’excès et assumant complètement sa monstruosité en usant d’un cynisme poussé à l’extrême et d’un humour noir révoltant, est d’ailleurs le premier à bénéficier d’une présentation. Il est en quelque sorte notre porte d’entrée dans ce monde où l’héroïsme tient plus de la pathologie psy que de l’envie de conserver l’ordre établis (sauf pour notre grand méchant, mais nous allons y revenir). Sa noirceur et son rire jaune en font probablement le personnage le plus marquant, au point de rendre son fameux smiley culte et reconnaissable d’entre mille. Le second personnage marquant est évidemment Rorchach. Véritable psychopathe passant son temps à vomir sa haine du monde et à user de la violence sur des personnes diverses, il est également fascinant dans sa principale contradiction, à savoir qu’il continue de vouloir œuvrer pour l’ordre alors qu’il ne cesse d’insister sur le dépérissement de ce dernier, gangréné par une corruption en pleine explosion. Connaissant son parcours humain monstrueux (une enfance traumatisante, le meurtre du pédophile…), le personnage, radical, assène sa vision du monde avec une telle insistance, une telle intensité, que le discours séduit, et qu’il en devient finalement très attachant. Le manichéisme est par essence séducteur, car l’idée est souvent simple, et trouve un champ d’application étendue, aussi un tel personnage, idéaliste à l’extrême usant de la violence la plus crasse, ne peut que marquer durablement. Enfin, le dernier personnage marquant, mon préféré, reste le docteur Manhattan. Véritable dissertation sur le parcours d’un homme devenu pratiquement Dieu (sans l’omniscience, une omission qui permet de le comprendre et d’envisager son point de vue, tout en ménageant le suspense de l’intrigue), il aborde tout un tas de thématiques comme la perte des repères humains comme la fuite du temps, l’importance de la vie, l’anesthésie sentimentale… Il donne la vision d’un dieu oubliant peu à peu qu’il a été homme, il renonce à s’intéresser à leurs enjeux, à leur monde malade (car il finit par mépriser de nombreux côtés humains lui aussi), et finalement il devient une menace pure et simple dans sa totale indifférence. Il est une vision païenne de la divinité particulièrement séduisante sur un plan psy, et se révèle être un sujet de dissertation passionnant (bien qu’il tienne finalement plus de la psychologie que de la théologie). Les autres héros sont nettement plus humains et nettement moins marquant. Un hiboux qui ne se sent viril qu’en costume et un spectre soyeux s’exhibant dans une tenue latex moulante, point barre. Le méchant n’est finalement que peu intéressant (un génie qui se sent seul, il serait temps de téléphoner au Kim Jong Il de Team America), le plan qu’il trace pour l’humanité est en revanche plus intéressant. Politiquement très incorrect, il fait le postulat qu’un gros mensonge impliquant le sacrifice d’une vingtaine de millions de personne et la coopération du docteur Manhattan (qui s’en fout) peut faire sortir le monde de la crise et le faire avancer dans la joie. C’est en effet une remarque intéressante, et dans un contexte de guerre froide poussée à l’extrême (à sa décharge, les missiles intercontinentaux étaient en préparation de lancement) et une porte de sortie séduisante sur le papier. Toutefois, même en déployant de tels moyens, ce plan apparemment parfait ne peut fonctionner. Après l’éclatement des deux blocs, c’est la menace terroriste qui est venue s’ériger comme grand ennemi, et qui a terrifiée le monde en se révélant difficile à localiser. Avec des conflits comme des revendications d’indépendance ou de fanatisme. Des guerres qui n’ont pas de lien direct avec les ressources d’énergie. Or ce beau plan est fondée sur le principe que la guerre est fondée sur la peur de manquer de sources d’énergie pour faire face. Il est donc très incomplet, et permet seulement de désamorcer le conflit bipolaire, créant une menace focalisant les attentions vers autre chose que la Terre et ses occupants. Le film s’arrête hélas avant que ces limites n’apparaissent, et nous laisse en compagnie d’un journaliste qui découvre la vérité dans le journal de Rorchach, s’achevant sur un dilemme qu’il aurait été intéressant de conclure (les vigilantes survivants choisissent de se taire, achetant leur conscience par un bonheur respectif (un mensonge comme ciment amoureux ? ^^)). En l’état, pour la virtuosité de la mise en scène et ses préoccupations aux antipodes du genre héroïque (on est dans un milieu nettement plus sombre qu’un The Dark Knight), Watchmen est une claque dans la gueule, un choc graphique et psychologique qui bénéficie d’un écrin soigné. On peut effectivement lui reprocher d’être long, bavard (le changement brutal de Manhattan évoquant les miracles est presque une arnaque métaphysique), manichéen et j’me la pète (ça va un peu de paire avec le statut de production friquée et le style Snyder), il aborde des sujets passionnants, il ose le politiquement incorrect, et il se révèle être une expérience cinématographique « autre », un statut durable dans le temps (contrairement à 300 qui lui a été réévalué depuis). Un monument dans son genre.
5,2/6
2009
de Zack Snyder
avec Jackie Earle Haley, Patrick Wilson

Ecrire un commentaire - Voir les 11 commentaires




