Le cinéma en grand, comme je l'aime. Points de vue, critiques, discussions...
A une époque lointaine (2009), mon goût pour les séries B à base d’insectes ayant atteint son apogée (grande période de découverte de Mimic 2 & 3, d’Eclosion, des Guêpes mutantes et autres saloperies faisant bzzzz, je tombais sur un film aguicheur nommé justement Bug, et dirigé par un certain William Friedkin. Avec un réalisateur pareil, impossible d’être déçu. Premier avis après visionnage : c’est vachement nul !! Second avis après revisionnage : c’est vachement bien !!
L’histoire : Agnès, serveuse dans un bar, vit dans un motel où le téléphone n’arrête pas de sonner. Alors que son ex violent est sorti de prison, elle recueille chez elle un type nommé Peter, avec qui elle commence à se lier.

Bug est exactement le genre de film qui a l’immense qualité de prendre à rebrousse poil son public en l’amenant dans une direction à la fois inattendue et terrifiante. C’est aussi l’un des meilleurs films de Friedkin, dans la mesure où avec un budget ridicule, il se concentre sur le jeu des acteurs, la psychologie et l’expression de leurs sentiments. Les amateurs de bis seront frustrés donc par le titre mensonger et le pitch volontairement parano (pour une fois qu’on ne spoile presque rien), mais le résultat est là : Bug est un film manipulateur qui joue très bien sur les sentiments de chacun, sur les traumatismes passés, et sur des convictions qui se fondent avant tout sur l’instinct. Oui, Peter est convaincant, sa façade calme et polie témoigne d’une présence rassurante, et une certaine acuité sentimentale lui permet de lancer des conversations profondes, et de gagner facilement la confiance des inconnus (car une conversation intense crée un lien (ou pense en créer un) en dévoilant une faiblesse et en s’impliquant). Bug est un film où on ne voit pas d’insectes, parce qu’on perdrait en crédibilité, et que le sujet est ailleurs. Néanmoins, il est bon de relever qu’à deux moments précis, il en montrera en les intégrant subtilement au montage, pendant la scène d’intimité entre nos personnages (des plans de corps se superposant à des plans d’insectes), et dans l’étape cruciale du basculement vers le troisième acte. Bug vise donc la manipulation du spectateur, en le plaçant dans les conditions adéquates pour croire aux dires de Peter, quand ce dernier découvre les insectes. Le second acte (période où Peter dit avoir découvert les insectes et où Agnès s’isole de plus en plus du monde extérieur) est la période d’incertitude, où le public reste dans une phase d’indécision (en dehors des marques sur les corps, aucunes traces des insectes). Peter a beau être convaincant, c’est effectivement un peu gros à avaler. Et voilà qu’avec le basculement, de l’acte III, on commence à y croire. Hélas, le dernier acte fait basculer immédiatement du côté « rationnel », sans aucun doute possible. Nous ne sommes plus dans un film parano-horrifique, mais bel et bien dans un drame psychologique. Aussi, ce basculement abrupt et complet dans la folie abrège un peu trop rapidement le climat d’incertitude qui régnait jusqu’à lors. En s’étendant davantage, le film aurait pu maintenir une certaine ambiguité. Si ce dernier acte ménage encore des pistes intéressantes (notamment ce psy qui rentre dans le jeu de la paranoïa pour tenter de convaincre Agnès), et il ne gâche donc pas le potentiel du film, mais il en réduit la portée. Le spectateur ne peut clairement plus partager la folie des personnages (ce qui pouvait être le cas jusqu’à lors) car le film passe trop rapidement à la vitesse supérieure. Néanmoins, pris en tant que tel, ce dernier acte est une merveille d’étude de cas sur deux paranos qui développent leur psychose et leur vision du monde. Mêlant théorie de complot, expérience personnelle et clichés en tout genre, ils ne cessent de chercher des liens partout, impliquant tous les autres personnages de l’histoire dans le complot dont ils sont les victimes. Les paranos n’aiment pas les explications trop simples, ils préfèrent un résonnement si compliqué qu’il en devient incompréhensible (d’ailleurs, ne complexifie-t-on pas ce qu’on ne comprend pas quand on essaye d’en parler ?). Fin jusqu’auboutiste basculant dans un délire quasi fantastique, Bug est un formidable numéro d’acteur, un chef d’œuvre dans son genre. Une démonstration édifiante du talent de Friedkin à la direction d’acteur, qui transcende un pitch connu en paranoïa intense. Une vraie bonne surprise, mais à prendre avec un certain recul…
5/6
2006
de William Friedkin
avec Ashley Judd, Harry Connick Jr
